Évaluer une décision
Comment ça marche
Pense à une décision. Note d'abord ce qu'elle a apporté ou coûté aux autres, puis à toi. L'app situe l'acte sur la matrice de l'historien Carlo Cipolla : intelligent, naïf, bandit ou stupide.
Le verdict porte sur un acte, jamais sur toi. Tes réponses restent privées : personne d'autre ne les voit.
1. Pour les autres
Leur gain se juge avec leurs valeurs, pas avec les tiennes. C'est à la personne touchée de dire si elle y a perdu.
Imaginer le point de vue de l'autre ne suffit pas : seul le fait de lui demander rend le jugement plus juste. Envoie ce message, puis règle le curseur sur sa réponse.
Demander serait déplacé (conflit, rapport de force) ? Garde « Supposée par moi ».
2. Pour toi
Compte tout : temps, argent, énergie, réputation, et ta satisfaction, même mauvaise. Un plaisir pris à nuire est un gain.
3. Le verdict
Pointillés : ligne d'équilibre social. Hachures : la société s'appauvrit.
4. Ta prévision, verrouillée
La mémoire réécrit l'histoire. Une fois enregistrée, cette prévision ne pourra plus être modifiée : tu la retrouveras telle quelle au moment du bilan.
4. Décision ou chance ?
Une bonne décision peut mal tourner, une mauvaise réussir par chance. Note les deux séparément.
Ton carnet
Ton profil
Sauvegarde
Évaluer quelqu'un
Cipolla termine son essai par des graphiques vierges : on y note, au fil du temps, les actes d'une personne envers soi, pour décider comment se comporter avec elle. Son livre s'adresse, dit-il, à ceux qui ont parfois affaire aux gens stupides.
Ajouter une personne
Ces notes restent sur ton appareil. Préfère un pseudonyme à un nom complet.
Noter un de ses actes
Ici, c'est toi la personne touchée : ton gain est sûr, le sien est une supposition. On classe l'acte, pas la personne.
Verdict sur cet acte, pas sur la personne
Ses actes notés
Comprendre la matrice
« Contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain. »
Friedrich Schiller, cité par Cipolla
Une blague très sérieuse
Carlo M. Cipolla (1922-2000) était un historien de l'économie, professeur à Pavie, à Pise et à Berkeley. En 1976, il écrit en anglais, pour ses amis, « The Basic Laws of Human Stupidity », tiré en édition privée. Le texte ne paraît en italien qu'en 1988, en anglais en 2011 et en français en 2012.
C'est une satire : aucune donnée, des « expériences » jamais décrites, une proportion de stupides notée σ que la première loi interdit de mesurer. Mais elle est bâtie comme un vrai modèle économique, et c'est ce modèle que l'app utilise.
Trois règles pour compter
Chaque acte se résume à deux soldes : ce qu'il rapporte à son auteur, et ce qu'il rapporte aux autres. Le troisième chapitre de l'essai fixe la façon de les mesurer.
- L'inaction compte. Ce que tu aurais pu faire pour quelqu'un et n'as pas fait est un gain manqué pour lui. D'où le choix « Je n'ai pas agi ».
- La satisfaction compte. On peut compter en argent, mais il faut inclure les plaisirs et les tensions. Conséquence : nuire par plaisir rapporte quelque chose. C'est un acte de bandit, pas de stupide.
- Chacun mesure son propre gain. Ton gain se juge avec tes valeurs, celui de l'autre avec les siennes. Si Tom frappe Dick et prétend que Dick a apprécié, c'est à Dick d'en décider.
Enfin, on classe celui qui agit. Subir l'acte d'un bandit ne fait pas de toi un naïf.
La matrice et ses huit profils
La diagonale sépare ce qui enrichit la société, à droite, de ce qui l'appauvrit, à gauche.
Les quatre zones se divisent en huit profils, parce que la diagonale coupe en deux les zones des naïfs et des bandits. Touche un profil pour ouvrir sa fiche.
Cas limites que Cipolla ne tranche pas : gagner sans effet sur les autres est rangé chez les intelligents, perdre sans effet sur personne reste hors classement. La traduction française de l'essai appelle « crétins » ceux que l'anglais nomme « helpless » ; l'app dit « naïfs ».
Les cinq lois
1. On sous-estime toujours le nombre de stupides en circulation. Des gens qu'on jugeait raisonnables se révèlent stupides, et la stupidité surgit aux pires moments. La loi vaut aussi face au miroir.
Dans l'app : la prévision verrouillée et le bilan mesurent l'écart entre ce que tu croyais et ce qui s'est passé.
2. La probabilité d'être stupide est indépendante de toute autre caractéristique. Cipolla prétend retrouver la même proportion chez les ouvriers, les professeurs et les prix Nobel. Il la dit innée, ce que rien ne démontre, mais il en tire un garde-fou : aucun groupe n'est épargné.
Dans l'app : aucune question sur qui tu es. Seuls les actes comptent.
3. Est stupide celui qui cause une perte à autrui sans rien y gagner, voire en y perdant. C'est la loi « d'or ». La zone stupide inclut l'axe vertical : nuire sans gain ni perte suffit, et c'est selon Cipolla le cas le plus courant.
Dans l'app : un acte sur l'axe déclenche la question « en as-tu tiré une satisfaction ? ».
4. Les non-stupides sous-estiment toujours la nuisance des stupides. On répond par le mépris au lieu de se protéger. Deux erreurs classiques : croire qu'un stupide ne nuit qu'à lui-même, et s'associer à lui pour l'utiliser.
Dans l'app : l'onglet Personnes rappelle cette loi quand les actes de quelqu'un envers toi tombent en zone stupide.
5. Le stupide est le type de personne le plus dangereux, plus qu'un bandit. Le raisonnement est comptable : un bandit parfait ne fait que transférer une richesse, alors que le stupide en détruit sans rien créer en face.
Dans l'app : chaque verdict affiche le bilan pour la société, c'est-à-dire ton solde plus celui des autres.
Le pouvoir et le déclin
La nuisance d'un stupide dépend de sa position : plus il touche de monde, plus il détruit. Dans l'app, le nombre de personnes concernées multiplie l'effet sur les autres, et la ligne d'équilibre s'aplatit.
Pour Cipolla, une société en déclin ne compte pas plus de stupides qu'une société prospère. Elle leur laisse plus de champ, et voit se multiplier les bandits à tendance stupide chez ceux qui décident et les naïfs chez les autres.
Ce que montrent les vraies expériences
- La grille existait en biologie. Dès 1964, W. D. Hamilton classe les comportements selon leur effet sur l'auteur et sur le receveur : mutualisme, altruisme, égoïsme, malveillance.
- Les gens paient pour détruire. Chez Zizzo et Oswald (2001), environ deux tiers des participants dépensent leur argent pour « brûler » celui des autres.
- On détruit surtout sans être vu. Chez Abbink et Sadrieh (2009), 8,5 % des décisions détruisent quand c'est visible, 39,4 % quand c'est caché.
- Les institutions comptent. Dans 16 villes du monde, Herrmann, Thöni et Gächter (2008) trouvent d'autant plus de punition des coopérateurs que les normes civiques et l'État de droit sont faibles.
- La stupidité ordinaire a trois visages. Aczel, Palfi et Kekecs (2015) : la confiance ignorante, la distraction, la perte de contrôle.
- Un seuil existe en simulation. Chez Bárcenas et Kuperman (2020), au-delà d'environ 35 % de comportements stupides, les bandits l'emportent sur les intelligents.
Les garde-fous de l'app
Se noter soi-même pousse à se ranger chez les intelligents : une synthèse de 266 études (Mezulis et collègues, 2004) retrouve ce biais de complaisance presque partout. L'app y répond par sa structure.
- Les autres d'abord. Tu notes leur gain avant le tien, et tu dois répondre à la question du coût.
- Demander plutôt qu'imaginer. Sur 25 expériences, Eyal, Steffel et Epley (2018) montrent qu'imaginer le point de vue d'autrui ne rend pas plus juste. Lui poser la question, si.
- Prévision verrouillée. Après coup, on croit toujours avoir su. Une prévision datée et figée l'empêche.
- Décision et résultat séparés. On juge une décision meilleure quand elle a bien tourné (Baron et Hershey, 1988). Deux notes distinctes corrigent ce travers.
- Pas de profil avant cinq actes. Cipolla classe une personne par la moyenne de ses actes, jamais sur un acte isolé.
Les limites à garder en tête
- C'est une satire. Les « lois » sont de l'humour, la géométrie est un outil pour réfléchir. Aucune étude n'a validé cette typologie sur des humains.
- Les notes sont subjectives. Une heure perdue et vingt euros gagnés ne s'additionnent pas vraiment. La somme reste une convention.
- L'intention est ignorée. Une maladresse bien intentionnée est classée comme un sabotage. C'est le parti pris du modèle : les dégâts sont les mêmes.
- L'horizon change tout. Un effort coûte aujourd'hui et rapporte plus tard. Choisis la date de bilan en conséquence.
- Ce n'est pas un jugement sur une personne. Ni sur toi, ni sur les autres. Utiliser la grille pour étiqueter quelqu'un, c'est retomber dans « on est toujours le con de quelqu'un ».